Abou Cissé (oncle maternel d’Alassane Ouattara) : « Une révolte populaire n’est pas loin »

18 mars 2012 –Notre Voie –


Militant des premières heures du Rdr, parti dirigé par Ouattara, Abou Cissé dénonce la gouvernance de son neveu, Alassane Dramane Ouattara, parvenu au pouvoir, en avril dernier, dans des conditions catastrophiques. Il parle également, dans cette première partie de l’interview, du nouveau gouvernement Ouattara, de Guillaume Soro et de l’ex-rébellion armée.


Notre Voie : Même si le gouvernement est maintenu à 99%, Guillaume Soro Kigbafori a été remplacé par un nouveau Premier ministre, Jeannot Ahoussou Kouadio. Quel regard portez-vous sur tout cela ?

Abou Cissé : Ce nouveau gouvernement sans Soro n’a pas d’âme.

 Pourquoi ?

-Parce que c’est Soro qui est à la tête de la rébellion armée depuis 2002.Une rébellion ayant permis à Alassane Ouattara d’être aujourd’hui au pouvoir. Si Soro doit partir, en principe, Alassane Ouattara devrait le suivre. C’est Soro seul qui a la logistique de cette guerre qu’ils ont livrée à la Côte d’Ivoire. Ce nouveau gouvernement aurait été rassurant s’il s’agissait d’un gouvernement d’union nationale, par exemple. Avec la présence de la société civile mais surtout des grandes forces politiques du pays dont le Fpi. Un gouvernement sans le Fpi alors que le Pdci, le Rdr et la rébellion armée y figurent, c’est comme une entité sans âme. Ce nouveau gouvernement n’a d’autre but que d’instaurer de nouvelles taxes pour appauvrir davantage les populations.

 A quoi faites-vous allusion, quand vous parler de nouvelles taxes ?

-Je fais allusion à tous ces impôts que Ouattara va lever sur le dos des pauvres populations ivoiriennes à travers son nouveau gouvernement. Patientez et vous verrez. Alassane Ouattara a reçu des instructions du Fmi qu’il doit appliquer à la population ivoirienne comme il l’avait fait en 1990. Et ce fut un désastre. Aujourd’hui, ce sera pire pour la pauvre population ivoirienne que nous sommes.

Pourquoi Ouattara accepterait-il, selon vous, de rééditer les mesures du Fmi qui ont causé un désastre social dans les pays africains ?

-Ce n’est pas seulement en Afrique. Aujourd’hui, la Grèce, l’Italie, etc., qui sont des pays européens subissent aussi le diktat du Fmi. Alassane Ouattara n’est pas là pour le bien-être des Ivoiriens. Il a été installé là pour exécuter des instructions. Comme le précédent gouvernement, ce nouveau gouvernement est une bande de copains qui n’ont d’yeux que pour Alassane. Je pense qu’il est temps d’en finir avec ces petites combinaisons du genre Pdci-Rdr et tuti quanti. Nous devons revenir à la réalité qui est qu’on ne peut avoir un gouvernement fiable tant qu’on n’a pas engagé de discussions avec l’opposition significative incarnée par le Fpi. Tant que le Fpi n’est pas dans la structure de développement du pays, on pourra certes avoir une vie dans le pays mais on ne pourra pas obtenir la vraie vie de paix.


On sait ce que les gouvernements d’union ont produit comme échec politique dans ce pays. On l’a vu sous le Président Laurent Gbagbo. Cela n’a pas empêché qu’il y ait la rébellion armée et la crise grave. Pensez-vous qu’il s’agit d’une solution à perpétuer ?

-Mais il est important que les forces politiques déterminantes participent, en toute liberté, à la vie de la nation. Contrairement à ceux qui sont au pouvoir actuellement, le Fpi n’est pas un parti de violence ni de coups d’Etat. Ouattara devrait s’en réjouir.

Est-ce qu’il ne serait pas bien que celui qui a pris le pouvoir, gouverne avec son équipe ?

-C’est ce qu’Alassane Ouattara va faire. Mais pour moi, ce gouvernement et le précédent ne sont pas faits pour le peuple ivoirien, mais pour ses amis et lui. Voyez-vous, depuis l’arrivée d’Alassane au pouvoir, nous constatons que le peuple est totalement indifférent. Tout le monde se plaint de lui. Il est vraiment impopulaire. Le petit peuple qui avait une activité qui lui rapportait 1000 FCFA par jour a tout perdu avec Alassane Ouattara. Les ménages sont en décrépitude et nous assistons à la dislocation de la cellule familiale. Le chômage a atteint un seuil intolérable, sans oublier les licenciements tous azimuts, le sport favori de Ouattara. Il est revenu avec sa politique désastreuse de 1990. Il y a tout un ensemble de facteurs qui démontrent que certains Ivoiriens s’étaient trompés en plaçant leur espoir en Alassane Ouattara. Ils avaient pensé que c’est lui qui apporterait le bonheur aux commerçants, aux Dioula, qu’il serait le « Messie » de tous les Ivoiriens. A l’usage, on constate que le produit est avarié. Qu’il n’est pas ce que la propagande internationale avait présenté. Et pire encore, les forces nouvelles…

Justement parlons de l’ex-rébellion armée. Comment voyez-vous la suite des rapports entre Alassane Dramane Ouattara et Guillaume Soro Kigbafori, Secrétaire général des Forces nouvelles ?

-Soro est un mouton de sacrifice. Et le couteau qui va l’égorger a été déjà aiguisé en France. Tout n’est plus qu’une question de temps. C’est dommage pour ces jeunes gens qui se sont sacrifiés pour Alassane Ouattara et qui, à la fin, ne seront récompensés que par la prison, la Cpi.

Vous pensez que Ouattara peut livrer Soro à la Cpi ?

 

-Je connais très bien Alassane Ouattara. Il ne songe qu’à lui seul. A court ou long terme, qu’on le veuille ou pas, Soro ira à la Cpi. Que ce soit en tant que témoin ou autre. Alassane n’empêchera pas cela, soyez-en sûr. En tant que Premier ministre et ministre de la défense, Soro avait un moyen de pression. Maintenant que Ouattara et ses soutiens extérieurs l’ont débarqué à dessein, Soro ne sera plus que l’ombre de lui-même. Vulnérable à souhait. Nous entamons maintenant une nouvelle phase de la crise. Ce n’est plus Alassane contre le Fpi. Mais Alassane contre sa propre création qui sont les forces nouvelles (ex-rébellion armée, ndlr). Croyez-vous que ces forces nouvelles vont s’asseoir et regarder Alassane bénéficier du produit de leur combat et les écraser ? Non, pas du tout !


Mais Ouattara a nommé les chefs de guerre des forces nouvelles à des postes de commandement au sein de l’armée ; les membres de l’aile politique de la rébellion armée ont été nommés soit ministres, soit à de hauts postes dans l’administration. Et Soro a hérité de l’Assemblée nationale. Pourquoi devraient-ils se plaindre ?

 

-Ces nominations correspondent à l’hameçon d’un pêcheur qui veut appâter sa proie. Quand bien même ils ont fait la guerre, ces jeunes gens ont en eux, une certaine âme, par rapport à Alassane qui n’en a pas du tout.Celui qui a fait la guerre et celui à qui ça a profité n’ont pas la même façon de voir les choses.L’installation d’Alassane Ouattara par la force à la tête de la Côte d’Ivoire ne pourra pas apporter la démocratie dans ce pays.

Mais la France dit que c’est pour défendre la démocratie et respecter la volonté populaire qu’elle est intervenue par la force en Côte d’Ivoire…

-Quelle volonté populaire ? Ce n’est pas la France qui pense ainsi, c’est Nicolas Sarkozy qui a utilisé la violence pour imposer « son ami » aux Ivoiriens. Je pense que l’impopularité dont jouit Ouattara démontre que Sarkozy a eu tort de faire ça. La démocratie ne s’installe pas au bout du canon. Alassane Ouattara n’a aucun passé de combattant pour la démocratie et les libertés. C’est un commis qui applique des règles édictées. Aujourd’hui, le peuple ivoirien souffre au grand dam d’Alassane. Nos frères et sœurs Dioula sont en train de découvrir le vrai visage d’Alassane Ouattara.

L’insécurité a atteint un seuil inquiétant dans le pays. Sur la question, Ouattara fait des promesses sans effets probants. Pensez-vous qu’il peut mettre fin à cette escalade ?

-Alassane ne peut pas régler le problème de l’insécurité dans notre pays. Il n’a aucun contrôle sur les ex-rebelles, les dozos, etc. Et puis, ce ne sont pas les ex-Fds qu’il a désarmées qui pourront faire quelque chose.Ouattara se préoccupe uniquement de sa sécurité. Il s’est entouré de soldats burkinabés, de casques bleus de l’Onuci et de soldats français. Il ne fait pas confiance aux Forces nouvelles qu’il soupçonne de vouloir le renverser.

Vous y croyez ?

-Ce ne sont pas des affabulations. Je connais bien Alassane, ne l’oubliez pas. Et puis, je suis informé.Concernant le problème de l’insécurité, celui qui pouvait le régler, c’est Soro Guillaume puisque ce sont ses éléments qui créent l’insécurité dans les villes, villages et hameaux. Mais il n’a pas voulu le faire parce quel’insécurité les arrange, Alassane et lui, pour se maintenir au pouvoir en terrorisant les populations. Ouattara prétend défendre les Dioulas, mais qu’il sache que les Dioulas ont besoin de paix et d’harmonie dans la société ivoirienne. Or, lui ne peut pas nous les apporter. Il oppose plutôt les Dioulas aux autres Ivoiriens et habitants de la Côte d’Ivoire à travers sa politique d’apartheid qu’il a baptisée « rattrapage ».

A vous entendre, tout semble perdu pour le pays…

-Voyez-vous-même ! Alassane a déjà tout gâté. Le premier acte qu’il devrait poser, c’était la réconciliation nationale à travers la libération de tous les prisonniers politiques et le pardon. Au lieu de cela, il s’est installé dans une bulle de vengeance, de règlement de compte. De catégorisation des ethnies et de division des Ivoiriens. D’installation des ressortissants du nord à tous les postes de responsabilité dans l’administration, dans l’armée, etc. En faisant cela, Ouattara a clairement démontré qu’il n’a jamais aimé ni le nord, ni les Dioulas. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est désunie, plus qu’on peut le penser. La misère, la cherté de la vie, l’insécurité et la politique d’apartheid, de division installée par Alassane feront que le peuple tout entier y compris les Dioulas va se soulever contre lui. Soro et ses hommes qui n’ont pas d’emprise sur le nord, mais qui ont des armes se mettront du côté du peuple. Et cela conduira à une autre guerre dans le pays, qu’on le veuille ou non.

Vous prédisez le chaos alors qu’on s’attend à la paix…

-Il serait souhaitable d’avoir la paix. Mais les conditions de la paix demandent beaucoup de paramètres et de considérations pour les uns et les autres. Le peuple de Côte d’Ivoire n’avait pas besoin qu’on humilie et emprisonne des figures emblématiques et importantes de la vie sociopolitique. Aujourd’hui, il suffit d’une petite brindille pour que tout flambe. La population est aux aguets. Elle est apeurée, inquiète et a perdu tout espoir en l’avenir. L’horizon est sombre et nous indique que si les choses se poursuivent comme ça, une révolte populaire n’est pas loin. On aurait pu éviter une telle situation en optant pour le pardon et la réconciliation.

 

Après avoir été Premier ministre, Guillaume Soro est désormais président de l’Assemblée nationale. Donc 2ème personnalité de l’Etat. D’aucuns disent qu’il n’est plus loin du fauteuil présidentiel alors que vous affirmez qu’il est un mouton de sacrifice… 

-Ecoutez, dans la logique à Soro lui-même, sa place n’est ni à la Primature ni à l’Assemblée nationale. 

Où se trouve-t-elle ?
 

-Mais, c’est au palais présidentiel. Le poste de président de l’Assemblée nationale n’est pas toujours garanti pour longtemps. Nous sommes en politique, on peut te faire un coup et le parti qui t’a porté va te déposer pour un autre député. Alors qu’en tant que chef du gouvernement et ministre de la Défense, Soro avait ses éléments (les ex-rebelles) qu’il pouvait utiliser. Maintenant qu’il est président de l’Assemblée nationale, c’est fini. Il sera coupé de sa base. Comme le dit un proverbe, la main n’est utile que lorsqu’elle est rattachée à l’homme qui la possède. 

Des voix s’élèvent au sein de l’ex-rébellion armée pour réclamer 5 millions FCFA par combattant que Ouattara aurait promis, depuis 2002, s’il parvenait au pouvoir grâce à leur aide. Il y a également la mort suspect d’Ibrahim Coulibaly dit IB qui constitue un facteur de colère chez certains ex-rebelles. Avez-vous entendu parler de tout cela ? 

-Tout à fait. J’en ai entendu parler. Vous savez, Alassane a fait beaucoup de promesses qu’il ne peut pas réaliser. Cette promesse de 5 millions fCFA, je pense que c’est du vent. Parce que le pays n’a pas les moyens de verser une telle somme par individu. Quant à IB, il a été le garde du corps d’Alassane. Il a cru en ce qu’Alassane disait. La mort d’IB est un problème à la fois pour Soro et Ouattara. Alassane ne s’est pas rendu chez les parents d’IB pour leur présenter ses condoléances. On peut même avoir commis un crime et donner l’impression qu’on ne l’a pas fait. Par ailleurs, Alassane ne fait rien pour la réconciliation nationale dont il a fait dérailler le train depuis longtemps. Ce n’est pas en voulant régner par la violence et la terreur que la population va se soumettre à vous.Qu’Alassane sache qu’on est un démocrate quand on accepte les critiques. Ce n’est pas quand on s’entoure de béni-oui-oui et de va-t-en-guerre. Il suit la voie d’Abdoulaye Wade. Alassane est un dictateur en herbe et s’il arrive à faire deux ans, nous nous retrouverons en enfer dans ce pays. 

Ses partisans pensent le contraire… 

-Au début oui, mais beaucoup de Dioulas et d’autres Ivoiriens qui avaient placé leur espoir en lui ont totalement changé de position, au vu de l’incapacité d’Alassane à gouverner la Côte d’Ivoire. Il est en train de créer les conditions de l’enfer qu’il réserve aux Ivoiriens. Ce ne sont pas l’armée française ni l’Onuci qui pourront empêcher le peuple ivoirien de réclamer le droit à la démocratie, le moment venu. La mal gouvernance débouche sur la dictature. Et la dictature suscite une révolte populaire. Vous ne pouvez pas compromettre l’avenir de toute une génération de jeunes, puisque c’est la conséquence de la fermeture des l’Universités nationales durant un an. Dans tous les secteurs d’activités, nous assistons à un drame inimaginable : licenciements, chômage, fermeture, paupérisation, etc. 

Vous dressez un tableau sombre de la gouvernance du chef de l’Etat, Alassane Dramane Ouattara, alors que ses pairs de la sous-région l’ont choisi récemment comme président en exercice de la Cedeao. Ce que vous dites n’est-il pas en contradiction avec ce que ses pairs pensent de lui ? 

-Ses pairs africains ne lui diront jamais ce qu’ils pensent réellement de lui. Cette désignation comme président en exercice de la Cedeao, c’est sûr qu’elle est faite sur injonction de la France. Il a été quasiment imposé à la Cedeao. Et puis, que représente la Cedeao, aujourd’hui ? Rien ! L’unité africaine a volé en éclats. Les peuples boudent la Cedeao et l’Ua face à leur complicité dans le drame que certains pays occidentaux font vivre au continent avec les cas ivoirien et libyen. Au niveau de la Cedeao, Alassane ne peut pas imposer au peuple ivoirien, la double nationalité entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso comme il l’espère. 

Parce que vous pensez qu’il veut le faire ? 

-Il y pense mais qu’il sache que les Ivoiriens n’accepteront pas ça. Cette manœuvre d’Alassane et de ses soutiens ne passera pas. 

Au-delà de la cohésion de façade, l’alliance entre le Pdci et le Rdr paraît fondamentalement fragile. On l’a constaté lors des élections législatives où la violence, les injures, les agressions physiques, la fraude et l’intimidation ont marqué les joutes entre candidats des partis membres du Rhdp. Est-ce à dire que le Rhdp possède les germes de son autodestruction ? 

-Rien de tout ça ne m’étonne. Parce qu’il faut voir l’esprit dans lequel se trouve le Rdr. 

Quel est cet esprit ? 

-C’est un esprit de violence et de belligérance, alors qu’un parti politique doit être le produit de la sagesse. Voyez-vous, je ne suis pas militant du Fpi mais j’ai observé ce parti dans son évolution jusqu’à l’arrivée de Gbagbo au pouvoir en 2000. J’ai échangé avec Gbagbo à un moment où la population ivoirienne voulait qu’il se révolte contre l’extérieur. Je le dis clairement, jamais Gbagbo n’a parlé d’utiliser la violence. Alassane que je connais bien a toujours estimé qu’il faut arriver au pouvoir par tous les moyens. Et c’est cet esprit qui est partagé au Rdr. Pourquoi le Pdci peut-il s’étonner qu’on ait frappé Kkb, le président de sa jeunesse ? Il n’y a jamais eu d’alliance Pdci-Rdr. En frappant Kkb, c’est Bédié qu’on a frappé. La violence du Rdr est le mal de la Côte d’Ivoire. 

Dans ce cas, Banny pourra-t-il réussir sa mission de réconciliation si le mal est si profond ? 

-Mais Banny, en lui confiant la commission dialogue, vérité et réconciliation, est-ce qu’on lui a dit qu’il faut d’abord désarmer l’esprit de violence, de haine et de vengeance qui habite Ouattara et le Rdr ? C’est ce qu’il doit faire dans un premier temps avant d’aller vers les populations. Tant que cela ne sera pas fait, Banny perd son temps. 

Votre ambition de diriger le Rdr demeure-t-elle ? 

-Ce n’est pas le type de Rdr devenu violent, haineux et dangereux avec Alassane Ouattara que nous voulons. Il faut que le Rdr soit tolérant et accepte l’autre, la différence. Mais tant que cet esprit violent règne au Rdr, je pense qu’il vaut mieux être un citoyen libre. 

 

Interview réalisée par Didier Depry,

Source : notre voie