200px_Leopold_ii_garter_knightTous les blancs ne sont pas hypocrites, menteurs, racistes, voleurs, violeurs et assassins ! Certains d’entre eux, comme Edmund D. Morel, ont vigoureusement combattu et dénoncé les atrocités commises par d’autres hommes blancs en Afrique, comme vous pourrez le constater en lisant ce très beau texte emprunté à un bloggeur français.

 

Un Roi pareil, ça vous la coupe !

A Ostende, Belgique, se dresse une grande statue équestre de bronze du roi Léopold II, en forme de double L adossés. Le cartel indique : "Ostende. A son protecteur, un homme de génie." Aux pieds du roi, à droite quand on est face à la statue, des pêcheurs ostendais ; à gauche, un groupe d'africains reconnaissants au roi de les avoir délivrés de l'esclavage des Saoudiens : ils figurent le Congo, cet immense territoire soixante-dix-sept fois plus vaste que la Belgique, que ce roi détint en propriété personnelle à partir de 1886 jusqu'à ce que la colonie revienne à la Belgique en propre en 1908. Une nuit de 2004, la statue fut mutilée, on ne peut mieux dire : la main d'un des noirs fut sectionnée, en fait le personnage féminin qui se trouve en bas légèrement à gauche. Le vandalisme fut revendiqué par le groupe d'activistes De StoeteOstendenoare*, il demandait "en échange de la main que l'on appose sur la statue une plaque expliquant les crimes commis par Léopold II dans la colonie." Il n'en fut rien et la main manquante n'a pas été recouvrée à ce jour.

Le 9 décembre 2008, l'écrivain belge Théophile de Giraud escalada la statue équestre de Léopold II érigée à côté de la place du Trône à Bruxelles avant de verser sur celle-ci de la gouache rouge symbolisant du sang. Il fut arrêté par la police et expliqua : "Au nom de millions de victimes de la scandaleuse politique coloniale de ce despote impérialiste, raciste et cupide, nous estimons indigne de la part d'une nation de perpétuer sa mémoire sous quelque forme valorisante que ce soit. L'Allemagne et la Russie ont eu le bon goût de déboulonner les statues d'Hitler et de Staline. Nous exigeons donc de la Belgique qu'elle fasse preuve d'autocritique et conclue à l'urgente nécessité d'arracher à leur socle les monuments censés célébrer cet odieux tueur en série."

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Léopold statue Bruxelles

Au tout début des années soixante-dix, Jules Marchal était l'ambassadeur belge pour le Ghana, le Sierra Leone et le Libéria. Un jour, il découvrit dans un journal libérien une mention évoquant dix millions de morts dans l'Etat Indépendant du Congo de Léopold, comme ça, en passant. Surpris par l'énormité du nombre, il écrivit aussitôt au ministère des Affaires Etrangères à Bruxelles en quête d'éléments afin, voulait-il, d'être en mesure de répliquer et demander à l'éditeur de corriger les faits. Il expliqua au ministère qu'il ne connaissait pas bien la période, qu'il avait besoin de renseignements. Il ne reçut jamais de réponse - il n'y avait rien à contester, apprendra-t-il plus tard - et, très intrigué par ce silence, commença les recherches lui-même. Ce travail, qui prit rapidement de la consistance compte tenu de découvertes stupéfiantes au regard de l'histoire officielle taisant les crimes du roi, le conduisit à écrire d'abord deux volumes sur la question, E.D. Morel contre Léopold II : l'histoire du Congo, 1900-1910**. Si ces faits étaient avérés, dix millions de morts tout de même, comment un ambassadeur, diplomate de premier rang, éduqué en Belgique, pouvait-il les ignorer à ce point ? Qu'en est-il donc ?

Ce qui fit le malheur du Congo d'une certaine façon, outre la cupidité toute coloniale du roi qui dès 1886 en exploita l'ivoire, c'est l'invention des pneumatiques modernes par l'Écossais John Boyd Dunlop en 1888. Cette découverte fit exploser la demande mondiale en caoutchouc, une matière exclusivement obtenue à l'époque par la transformation du latex naturellement sécrété par l'hévéa, un arbre qui pousse en abondance au Congo. Pour récolter le latex et en tirer un profit personnel maximum, le roi Léopold II réduisit la totalité de la population indigène du Congo en esclavage. Purement et simplement.

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La chicotte

Les méthodes les plus atroces furent utilisées par l'administration locale à cette fin : la prise d'otages des femmes et des enfants pour contraindre les hommes à s'enfoncer dans la forêt des jours et des jours et récolter le latex, l'usage intensif de punitions sévères si les quantités se révélaient insuffisantes, comme l'usage de la chicotte (un fouet), la mort de l'indigène n'étant pas rare. Plus grave encore, afin de terroriser les populations ou de punir les récalcitrants, des villages entiers furent décimés et leurs habitants exterminés, sans distinction de sexe ou d'âge ; hommes, femmes et enfants furent assassinés, des massacres de masse à une échelle inconnue jusqu'alors.

Les tortionnaires se voyaient remettre un nombre compté de cartouches et, afin de prouver la mort des suppliciés, ils devaient ramener autant de mains droites, qu'ils prélevaient sur les cadavres. Comme certaines balles étaient distraites pour la chasse, les mains étaient alors coupées sur des sujets vivants qui étaient parfois achevés, parfois pas. Plus tard, cette mutilation est devenue une simple punition, infamie parfois perpétrée sur les enfants afin de contraindre les adultes et les terroriser. Des témoins ont rapporté avoir vu des paniers remplis de mains et même des officiers collectionner les têtes décapitées, comme Léon Rom, le plus barbare d'entre tous probablement : Léon Rom, dont la collection de têtes ceignaient sa résidence, a sans doute inspiré à Joseph Conrad le personnage déshumanisé de Kurtz pour son chef d'œuvre Au cœur des ténèbres.


Les mains coupées devinrent le symbole des atrocités commises au Congo comme cherchait à le rappeler De StoeteOstendenoare en mutilant la statue d'Ostende.

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Des congolais montrent des mains coupées

 

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Un père regarde les mains et les pieds coupés de sa fille de six ans

On estime qu'en à peu près vingt ans, entre 1888 et 1908, des maladies importées par les européens, de mauvais traitements, de violences et de meurtres, dix millions de congolais moururent sur une population initiale d'environ dix-sept millions de sujets. Isidore Ndaywel è Nziem dans Histoire générale du Congo (1998) estime ce nombre à treize millions. A cela, il faut ajouter une baisse drastique naturelle de la démographie due à une diminution du taux de fécondité et du nombre de naissances en conséquence des mauvaises conditions de vie : en 1908, le pays avait perdu bien plus de la moitié de sa population indigène.

La première guerre mondiale emporta huit millions et demi de vies. La Shoah fit cinq à six millions de victimes, exterminées. Alors, dix millions de morts au Congo, ça ne fait pas de Léopold II un serial killer aux petits pieds ...
Vous allez me dire : peut-être que le bon roi Léopold II, qui jamais ne mit un pied au Congo, ne savait rien de tout cela. Pas du tout. Il ne pouvait rien ignorer car un homme s'éleva, Edmund Dene Morel, et le monde entier sut. Léopold II mena pendant des années un combat acharné pour le faire taire, lui et ses affidés, mais Morel fut plus acharné encore et gagna à sa cause de nombreuses personnalités, à commencer par les écrivains Sir Arthur Conan Doyle et Mark Twain, pas du petit gibier. Il créa différentes organisations avec des antennes dans la plupart des pays européens ainsi qu'aux Etats-Unis, il fonda un journal, le West African Mail, il multiplia les voyages, les conférences, les meetings, les publications de pamphlets et de livres. Pendant ses conférences, il projetait grâce au procédé de la "lanterne magique" des photographies prises au Congo. Il poussa le roi à céder la colonie à la Belgique, pensant que cette cession mettrait fin aux atrocités. L'Etat Indépendant du Congo devint le Congo Belge en 1908, le roi mourut en 1909.

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Edmund D. Morel

Initialement comptable pour la compagnie maritime Elder Dempster qui assurait la liaison Anvers-Boma au Congo, Morel déduisit des livres de comptes et de ses observations in situque les tonnes de latex importées du Congo ne recevaient aucune contrepartie : autrement dit, les travailleurs qui les récoltaient n'étaient pas payés et n'obtenaient aucun bien en échange ; autrement dit, ils étaient réduits à l'esclavage. Ainsi commença l'enquête d'un homme admirable parmi les hommes : je devrais dire la quête. Le livre de Adam Hochschild que je viens d'achever, King Leopold'sGhost, A Story Of Greed, Terror, And Heroism In Colonial Africa***, lui rend largement hommage mais l'histoire est telle que je peine à comprendre pourquoi et comment la Belgique tait encore aujourd'hui à ce point sa réalité coloniale, jusqu'à conserver partout dans le pays les statues en honneur à ce souverain qui serait aujourd'hui jugé pour crime contre l'humanité par la cour internationale de La Haye s'il était encore vivant ... - d'où mes recherches complémentaires à ma lecture.

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Enfantscongolais mutilés par la Force Publique belge


Une des photos projetée par E. D. Morel lors de ses conférences)

 

Mais laissons un instant la parole à Jules Marchal d'abord dans un entretien accordé à Congo Forum (je n'ai pas trouvé de date) :

PC - D’où provient la majeure partie de vos sources ?

JULES MARCHAL - De l’ancien Ministère des Colonies à Bruxelles. 

PC - Ces sources sont-elles irréfutables, autrement dit, peut-on historiquement les mettre en doute ? 

JULES MARCHAL - Elles sont irréfutables parce qu’il s’agit des correspondances entre le Ministère des Colonies et son administration en Afrique. 

PC - Avez-vous des détracteurs ? Si oui, qui sont-ils ? 

JULES MARCHAL - Comme détracteurs, je n’ai que les associations des anciens coloniaux créées à une époque lointaine pour défendre l’honneur de Léopold II et de la colonisation belge.
(...)

PC - Comment jugez-vous le livre d’A. Hochschild, Les fantômes du roi Léopold II ? 
JULES MARCHAL - Un chef-d’œuvre, sans une seule erreur quant aux faits historiques relatés. 
(...)

PC- A votre connaissance, est-ce qu’un politicien belge n’a jamais émis l'idée d’une éventuelle commémoration des victimes Congolaises de la colonisation ? 

JULES MARCHAL - Non 

PC - Les 100 ans de l’avenue de Tervuren ont été fêtés en grande pompe à Bruxelles il y a quelques années. On serait tenté de penser que les belges ne connaissent pas les crimes qui se sont passés au Congo ? 

JULES MARCHAL -Les Belges ne connaissent en effet pas les crimes qui se sont passés au Congo. Ils s’imaginent que leur système colonial était le meilleur d’Afrique. Alors que le contraire semble plutôt vrai… Beaucoup de Belges veulent pourtant savoir et liraient mes livres si la presse en parlait. C’est là que le bât blesse. Le seul article paru à ce jour sur mes écrits dans la presse francophone est celui de la ‘Libre Belgique’ [Le rail: pages noires de l’histoire coloniale, article paru le 27 juin 2000].

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Léopold : "Sacrés histoires qu'ils me font avec ces soi-disantes atrocités dans ma propriété du Congo."
Abdoul [sultan de Turquie, condamné pour les massacres d'Arméniens] :
"Une plaisanterie, mon cher. Ils ne feront rien. Ils ne m'ont jamais touché !")

 

... puis dans un autre entretien accordé à Toudi mensuel n°42-43 de décembre-janvier 2001-2002 :

TOUDI - Jean Stengers prétend qu'à partir de la reprise du Congo par la Belgique, en 1908, les abus ont cessé ?

JULES MARCHAL - Rien n'a changé. Et d'ailleurs c'est le même personnel qui est resté sur place. Si la Colonie a été administrée convenablement, ce n'est qu'après 1945 voire 1950...
TOUDI - Pourtant on entend tant de coloniaux dire qu'ils ont été déçus parce que le Congo avait été merveilleusement équipé de routes, de chemins de fer, d'hôpitaux, et que la décolonisation a détruit tout cela... 

JULES MARCHAL - Tout cela a été fait pour les Blancs, pas pour les Noirs. Ces routes ont été construites dans les années 1920 et 1930 par des gens qui n'étaient même pas payés. Ou alors 50 centimes par jour, ce qui est à comparer au prix du pain plusieurs fois supérieur ou d'une simple couverture qui coûtait 115 FB en 1945. Le chemin de fer Matadi-Kinshasa a été reconstruit dans les années 1920. On a recruté des gens dans tout le Congo et on les a contraints à venir y travailler la corde au cou. Ce sont les soi-disant chefs coutumiers qui étaient chargés de désigner les gens à prendre pour ces besognes. Bien sûr ces travailleurs forcés tentaient de s'enfuir mais ils étaient exilés loin de leurs régions natales... Beaucoup moururent.


TOUDI - Hochschild parle lui aussi de 10 millions de morts... 

JULES MARCHAL - Tout ce qu'il dit est exact, il n'y aucune exagération. Ni dans les affirmations de Morel selon lesquelles la colonisation belge - dans son premier stade - a été la plus effroyable des colonisations après celle des Espagnols en Amérique indienne au 16ème siècle. Quand Stanley a pénétré la première fois au Congo, il a estimé la population - on ne peut jamais faire que des estimations à l'époque - à 40 millions d'habitants. Puis les estimations ont été revues à la baisse : à 17 millions. Au premier recensement de 1910, on a compté 7 millions d'habitants. La différence donne le chiffre de Morel de 10 millions de morts. J'estime que, durant les 30 ou 40 ans qui suivent la reprise du Congo par la Belgique, il y a eu encore d'innombrables milliers de morts à cause du travail forcé et des conditions générales de vie imposées par la colonisation. C'est à peine si la population a augmenté durant toute la colonisation alors que depuis 60 elle s'est multipliée par trois, passant de 10 à 30 millions d'habitants.

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Tintin au Congo

Voilà, voilà. Edifiant. A votre avis, Léopold II mérite-t-il toutes ces statues ? La Belgique s'honore-t-elle à les bichonner ainsi ?

 

* Le vilain Ostendais.
** MARCHAL Jules, E.D. Morel contre Léopold II: l'histoire du Congo, 1900-1910, Volume 1 et 2, L'Harmattan, 1996, 368 et 463 p. Jules Marchal est né en 1924 en Belgique, et est décédé le 21 juin 2003 à Hoepertingen. Docteur ès philosophie et lettres de l’Université Catholique de Louvain, il a été fonctionnaire territorial au Congo belge de 1948 à 1960, conseiller technique au Congo-Zaïre de 1960 à 1967 et enfin diplomate jusqu’en 1989. Ses travaux de recherche, entrepris depuis 1975, ainsi que ses nombreuses publications, concernent la période de l’histoire de la colonisation belge du Congo. 
*** HOCHSCHILD Adam, King Leopold's Ghost, A Story Of Greed, Terror, And Heroism In Colonial Africa, Mariner Books, 1999, revised edition 2005, 376 p. Traduit en français sous le titre Les fantômes du roi Léopold.

Source : http://albertmevys.free.fr/agenda/2011/2011_agenda_03.htm